FEUILLE DE MANIOC N°5
Michelle Onimus,
2 Décembre 2010, retour d’une longue mission en RCA, éprouvante et merveilleuse. En voici de petits bouts…
La semaine à BANGASSOU
Commençons par la semaine à BANGASSOU. Ici nous sommes à la fois en Afrique et en Espagne. L’évêque, Mgr Aguirre, est originaire de Cordoba, et il reçoit plusieurs fois par an des missions surtout médicales, organisées par la Fondation Bangassou, de Cordoba. Cette association soutient aussi financièrement le travail de développement instauré ici.
Cette semaine nous travaillons donc avec une équipe espagnole : deux chirurgiens orthopédistes et un anesthésiste. Il faut ajouter Sœur Julietta, qui est permanente ici. Nous avons l’impression d’un chantier permanent : les écoles s’agrandissent, des constructions sortent de terre, en particulier pour une maternité, le cyber fonctionne…
La maison de l’espoir
Aujourd’hui nous allons saluer les résidents de la maison de l’espoir, ouverte tout près du Centre de santé de Bangonde, qui s’appelle "Le Bon Samaritain".

- La maison de l’espoir

- et quelques uns des pensionnaires
Cette maison a été créée pour accueillir les femmes accusées de sorcellerie et emprisonnées sans jugement. Il s’agit toujours de femmes âgées, seules, sans défense, qui peuvent rester en prison pendant un temps infini… La maison accueille également deux hommes âgés, et une grand-mère qui élève seule deux petits-enfants. L’évêque « rachète » ces femmes oubliées au Procureur, très heureux de cette solution. Une religieuse assure la présence indispensable pour les soins et… le moral.
Vive la tisane d’Artemisia
En effet ce matin-là au petit déjeuner (avec le délicieux pain frais cuit sur place), je vois l’Abbé Alain, le nouveau directeur du Collège, avec une sorte de doudoune, qui aurait bien eu sa place dans le Haut Doubs en hiver! Il me dit qu’il a une crise de paludisme. Pas de problème : je lui donne illico un sachet de feuilles d’
artémisia annua, ainsi que le mode d’emploi détaillé, et, je suppose, suffisamment de paroles convaincantes !
Le soir, à la messe au séminaire, c’est l’abbé Alain qui préside et qui prêche ! Je n’avais pas osé lui demander s’il avait associé à la tisane un traitement plus conventionnel. Mais non ! Il a seulement bu la tisane, et s’en trouve très bien ! Nous sommes heureux : c’est notre premier patient personnel, notre premier succès de visu ! Nous allons bientôt pouvoir faire des statistiques…
"Petite Bûche" un conte Peul au Collège
Au repas du soir nous faisons connaissance d’un nouveau Volontaire, arrivé il y a deux mois, Bertrand. Professeur d’éducation physique en France, il est ici pour un contrat de 1 an, renouvelable, avec la DCC (Délégation Catholique à la Coopération).
Il nous parle des classes de cinquième avec plus de 80 élèves, à qui il enseigne le français, et bien sûr il me donne envie d’aller y faire un tour. J’obtiens facilement l’accord du « patron » et le lendemain je vais en cinquième, Bertrand m’accordant une petite heure de cours !

- Ils ont levé les mains et les ont agitées en silence un moment
Bertrand me présente et selon la coutume les élèves applaudissent ; je leur dis qu’avec moi on n’applaudit pas, et dans le calme je les emmène dans l’histoire terrifiante de cette petite fille que son père voulait dévorer. Sa mère la sauve en la cachant dans une bûche. Puis deux autres femmes la sauveront encore des mauvais traitements d’un prince, et enfin de la peur d’entrer dans sa vie de femme épouse du prince.
Le conte fini, j’ai eu l’impression que les enfants ne savaient pas comment m’obéir –ne pas applaudir- et me dire leur joie.
Ils ont levé les mains et les ont agitées en silence un moment. Que c’était joli et bon ! Merci à eux de ce moment.
En salle de réveil : polars et théologie
En face de la salle d’opération se trouve la salle de réveil des enfants opérés. Ils y restent tant qu’ils ne sont pas bien réveillés. Quand ils commencent à vouloir se retourner, ou pleurent pour signifier leur désaccord avec le plâtre, quand Sœur Yvette ou Marie-Antoinette, les deux infirmières de l’équipe mobile des Soins infirmiers d’Alindao, n’en viennent plus à bout, on sait qu’il est temps de demander à l’anesthésiste l’autorisation de les ramener dans leur chambre !
J’aime beaucoup passer en salle de réveil. Il est de tradition maintenant que j’apporte à Marie-Antoinette un roman genre polar, pour l’aider dans son accompagnement des enfants encore « dans les vap’ ». Cette année c’est un récit d’Alexander McCall Smith, La vie comme elle va. Ca se passe au Bostwana. Ca met en scène des femmes qui cherchent à s’émanciper par le travail, qui réfléchissent, analysent les situations, mènent le mieux possible leurs vies affectives… C’est plein d’humour.
Marie-Antoinette lit avec passion, me régale de ses commentaires, elle a peur de ne pas avoir fini le livre à mon départ, car c’est un livre prêté que je dois rendre.
Parfois, comme ça vient, on parle d’autre chose. Ce jour-là c’est de la prière ! C’est un vrai cadeau de pouvoir échanger nos points de vue là-dessus, dans nos vies en apparence bien différentes.
Rencontres improbables
Il y a bien sûr, Mgr Aguirre, Sœur Julietta, Sœur Thérèse (à l’école), le Père Théo, l’Abbé Fidèle, la "sentinelle" de nuit du centre de Bangonde avec sa sagaie, et puis Olaf, l’infirmier chef de l’équipe mobile de soins infirmiers d’Alindao ; nous savons que nous allons les retrouver ici à Bangassou pour cette mission.
Mais il y a aussi tous ceux que nous croisons pour la première fois: les nouveaux coopérants, Bertrand dont j’ai parlé, un jeune couple d’espagnols, Alex et Maria Teresa, le Père de Rafai qui nous a donné un texte pour ce journal, le Père Giovanni, Chilien, qui se trouve très bien ici, Mme Viviane Hokozoma, gestionnaire du Centre de soins intégré, et Sœur Micheline Dabakia, responsable de la Maison de l’espoir, venue voir Michel après un accident de moto !
Il y a aussi Sœur Chantal, d’une congrégation nouvelle dont j’ai oublié l’origine, du Congo je crois. Sœur Julietta m’a fait remarquer qu’elle porte tout le temps des talons hauts (pas très hauts quand même !), et ça c’est une vraie performance sur les chemins du Bon Samaritain… J’en oublie c’est sûr ! Chacun à sa place écrit des bouts de l’histoire de cette région, nous en sommes témoins.
Le dernier jour, nous quittons Bangassou, après un repas de midi incroyable, dans l’antichambre du bloc opératoire : des plats variés, délicieux, la bière, les rires, la joie d’avoir bien travaillé ensemble. A suivre…
ALINDAO
Nous arrivons en Allemagne. L’évêque d’Alindao, Mgr Peter Marzinkowski, accueille en ce moment une délégation d’une paroisse de Cologne qui soutient l’action du diocèse. Nous les croisons le temps d’un repas. Ils sont sur le départ.
Une psychologue orthophoniste

- Bernard est très appliqué durant le travail
Nous rencontrons un jeune couple de coopérants français, Donatien qui travaille au garage, et sur les chantiers de construction de l’évêché, et Sophie, psychologue, qui est chargée d’un programme d’éducation à l’amour et à l’amitié pour les jeunes. Elle a aussi pris en charge un garçon, Bernard, qui a été opéré l’an dernier d’une fissure labiale. Elle fait avec lui un travail de type orthophonique.
Sophie a glané de plusieurs côtés des conseils pour apprendre à Bernard à garder la bouche fermée, à respirer per le nez, à prononcer toutes les consonnes, à parler un peu plus. Nous voyons ensemble ce garçon, et je suis dans l’admiration du travail réalisé ! Sophie ferait une très bonne orthophoniste !
Nicole, Procureur du diocèse
Il y a aussi une autre coopérante française, Nicole Guelton, qui est Procureur du diocèse. J’espère qu’elle me pardonnera d’avoir égaré le petit texte qu’elle m’a donné pour présenter son travail.
Je résume donc : elle fait les comptes du diocèse, et c’est un travail minutieux et conséquent. Nous avons traversé son bureau, c’est une expérience surréaliste.
En venant du dehors, le soir avec notre lampe de poche toujours déficiente, en essayant d’éviter les flaques d’eau stagnante, on entre dans ce lieu éclairé, avec des dossiers nombreux et bien rangés, des machines, la connexion internet…
Elle nous dit le projet de confier quand ce sera possible ce poste de travail à un jeune centrafricain qui a suivi une formation en gestion.
A côté du bureau de Nicole, il y a une grande salle de réunion, où nous avons passé de bons moments le soir avant le repas, à travailler et à ouvrir les mails (ça marche assez souvent). Un soir Nicole nous a apporté une bouteille d’apéritif de fabrication locale, opaque de fraicheur : du vin d’avocat, élaboré par la communauté des Sœurs à partir des feuilles de cet arbre. Daniel a fait la fine bouche, mais tous les autres ont aimé !
Merci Nicole ! Elles font aussi du vin d’ananas, et de karkandji. Nous en avons emporté de bonnes bouteilles pour régaler des amis à Bangui.
La bibliothèque
Au repas du soir nous voyons l’équipe des abbés du diocèse. Il y a Nestor, Philippe, Frédéric, Alain et David si je ne mélange pas trop les noms.
Le responsable de la bibliothèque me fait visiter le local. C’est fort bien installé, depuis le travail effectué cette année par Béatrice Lesaffre, venue en coopération avec son mari Dominique. Classement très clair, rayonnages étiquetés, cahiers de prêt, tables pour lire sur place. J’admire. Je comprends que les lecteurs sont assez nombreux. Du coup il sera désormais demandé une participation modeste aux usagers.
Théâtre à l’hôpital
Je crois que j’ai énervé Olaf, l’infirmier d’Alindao qui organise la mission chirurgicale ici, parce que je ne connais presque pas la littérature africaine. Il a raison. Alors un jour, il m’a prêté plusieurs recueils de contes centrafricains, malheureusement impossibles à trouver sur le marché du livre. Et en salle d’opération, pendant que Daniel assure le service, je me suis régalée des histoires racontées dans ce livre. Comme j’avais promis d’aller dans la salle d’hospitalisation raconter quelque chose, j’ai choisi un des textes, je l’ai lu et relu. Puis je suis allée en parler à Marie-Antoinette, toujours prête pour l’aventure !
Et le lendemain, dans une des salles d’hospitalisation, entre les deux rangées de lits pleins de jambes dans le plâtre, Marie-Antoinette et moi, en version bilingue, nous avons raconté et mimé les aventures de Téré, le premier homme, qui a voulu devenir le plus sage des animaux de la forêt. On apprend comment cet apprenti homme-sage a berné les petits oiseaux, puis le céphalophe (j’en ai vu un par hasard à vendre sur le bord de la route !), puis le serpent. Ce Téré m’a paru plus prudent que notre Adam !
Plus de peur que de mal

- L’arbre a été dégagé ; on voit l’effondrement partiel de la toiture
Ce matin là, il se met à pleuvoir très fort, avec peut-être quelques coups de tonnerre. Mais en salle d’opération on n’entend que ce qui se dit entre nous, mais pas au-delà. On est un peu comme dans une bulle ! On fait peu attention à ce qui peut se passer dans les cours de l’hôpital, ou dans les salles. On est tranquilles. Olaf et Marie-Antoinette assurent la surveillance des opérés.
La pluie enfin cesse, et je sors pour aller voir les enfants. Et là je découvre un très gros arbre, terrassé par la foudre, qui est tombé sur le bâtiment d’hospitalisation ; il a enfoncé une partie de la toiture, juste au-dessus du lit d’un des enfants incapable de bouger avec sa jambe dans le plâtre.
Cela s’est passé il y a quelques minutes seulement. L’enfant a été changé de salle, et un groupe de prisonniers est en train de débiter l’arbre foudroyé. Une heure après on ne voit plus que le bord du toit défoncé, et on se réjouit qu’il ait pu résister au choc.
Halte à GRIMARI

- Un très bon moment passé à Grimari…
Sur la route du retour à Bangui, on ne peut pas passer à Grimari sans s’arrêter à la communauté des Petites Sœurs de St François d’Angers. C’est ici la maison de Sœur Huguette, Sœur Jeanine, Sœur Catherine, toutes maintenant en France. Vivent ici maintenant Sœur Monique et Sœur Grâce, centrafricaines, et Sœur Hélène, de Laviron ! C’est la fête. Bien que nous soyons nombreux, elles nous ont préparé, entre autres, de délicieuses boulettes de viande et de la glace à deux parfums, spécialité d’ici.
Sœur Hélène est remise d’une grande fatigue, dont on pense que c’est une crise de palu d’un nouveau type ??? Elle nous parle de la bibliothèque pour laquelle elle cherche des livres de philosophie pour les grands lycéens. Nous sommes preneurs.
Halte à SIBUT

- Hervé devant le four à pain à Sibut
A Sibut, nous trouvons Sœur Myriam, Sœur Bernadette, Sœur Flora et Sœur Rosalie. Sœur Nicole vit maintenant à Kouango. Pendant que les palabres vont bon train sous la paillotte, et que Olaf et Vincent changent une roue fatiguée, Sœur Rosalie me fait visiter sa bibliothèque pour les élèves de Primaire. Les enfants font la queue pour venir s’inscrire, ils apprécient beaucoup les livres que nous leur avons fait parvenir. La demande est forte de compléter les rayonnages en albums du Père Castor en particulier.
Nous avons aussi la chance de visiter avec le chef boulanger, Hervé, le site de la boulangerie dont nous avons parlé dans un numéro précédent.
Hélas, le samedi il n’y a pas de fournée ! Il faudra repasser pour goûter le pain. Une partie de la production est vendue aux villageois. Quelqu’un fait une tournée dans les quartiers avec les pains ! Mais il est difficile de faire un bénéfice compte tenu du temps de travail, pétrissage à la main, et des prix des matières premières. Les fours servent aussi à sécher des légumes, champignons, tomates. Il y a aussi une fabrication de confitures.
Il y a enfin BANGUI
Faisons court !
A
l’orphelinat, les sœurs présentes ont changé. Et ce fut un choc pour certains des enfants très jeunes qui s’étaient attachés à elles comme à une seconde mère. Il est vrai que plusieurs de ces petits ont été accueillis dans des familles d’adoption depuis notre dernier passage.
Nous avons fait le projet d’une bibliothèque, avec rayonnages, pour mieux ranger les livres déjà en place. Nous avons vu la fabrication des yaourts, conditionnés dans des petits sachets en plastique, et admiré le four très artisanal pour la cuisson des « madeleines », vendues sur le trottoir à la sortie de l’école voisine. Ces deux activités permettent à l’orphelinat de générer des revenus propres. De nouveau la machine à laver était en panne, et devait recevoir la visite d’un sauveur.
Un conte tibétain au Marché de Kokoro

- Quelques animateurs et des enfants auditeurs ont joué l’histoire pour nous, comme cela au pied levé, et c’était beau
Le premier samedi du séjour, je suis allée le matin à La Cour, qui est le quartier général de l’équipe ATD Quart Monde de Bangui. Le sigle de ce mouvement, ATD, n’a pas changé, mais son nom oui. Cela veut dire dorénavant Agir Tous pour la Dignité. Ce matin là, une vingtaine de jeunes du pays, animateurs bénévoles pour les bibliothèques de rue, de marché, ou du fleuve (il y en a trois actuellement) étaient réunis pour une formation à propos des livres, et de l’importance de l’écrit.
J’ai été éblouie par la capacité de ces jeunes gens et filles, qui n’ont pas tous été scolarisés parfaitement, à prendre la parole, à écouter les autres intervenants, à prendre leur place de « grands frères » auprès des enfants de ces quartiers peu favorisés.
Après un repas pris en commun sous la paillotte de La Cour, nous avons tous rejoint les enfants réunis à Kokoro, près du marché. Un instant de tristesse pour moi, de voir que le magnifique manguier a été coupé. Mais les enfants eux étaient là, installés sur les nattes pour feuilleter de beaux livres puis entendre l’histoire venue du lointain Tibet, des deux amis qui ont failli se brouiller pour la vie !
L’amitié, la confiance trahie, la convoitise, l’intelligence de celui qui ne veut pas se venger méchamment mais qui cherche la justice, tout cela a été dit ; et ensuite quelques animateurs et des enfants auditeurs ont joué l’histoire pour nous, comme cela au pied levé, et c’était beau !
On pourrait encore en dire… Une autre fois…