FEUILLE DE MANIOC N°4
Michelle Onimus,
Mars 2010
Retour de mission ce 5 mars 2010. A la fois les séjours se ressemblent, on parlerait presque de routine, et à la fois c’est toujours nouveau, même quand nous retrouvons de vieilles connaissances, et d’anciens patients. Alors voici quelques instants de ce voyage…
Les auberges de Cyrille
Cyrille est le chauffeur qui nous a conduits à Berbérati, aller et retour. Outre le fait qu’il est très bon chauffeur, un peu rapide parfois, il aime les arrêts dans les auberges. Le premier repas servi fut un porc-épic dont je ne saurais rien dire mais que tous les autres ont trouvé délicieux !
L’autre arrêt se fit à Carnot, durant le trajet de retour, dans un bistrot très sombre, ressemblant davantage à une caverne qu’à un restaurant. Nous avons déballé notre pique-nique, une pizza cuite le matin même chez Sœur Stefania à Berbérati. Super la pizza, seulement un peu gâchée par le volume de la bande sonore du film d’action projeté dans la salle voisine et profitant à tous les passants.
Au Centre de rééducation de Berbérati

- Sœur Stefania, directrice du centre de rééducation, avec une petite consultante.
C’est d’abord le lieu de la rééducation des enfants handicapés. La grande terrasse couverte qui constitue l’entrée est merveilleuse. Les enfants y sont bien. Constamment quelqu’un traverse cet espace. Quand il m’arrive pendant les séances opératoires de faire un petit tour au centre pour chercher du matériel oublié, ou demander un conseil ou un service à Sœur Stéfania, je me rends compte du travail qui s’y fait. Il y a des enfants qui se déplacent laborieusement entre les barres parallèles.
Une fois ce fut une chèvre que je vis se déplacer entre les barres ! Un jour je vois une minuscule petite fille fascinée devant le miroir mural. Elle se regarde, longtemps. Un autre enfant fait du vélo d’appartement tout en suivant tout ce qui se passe autour de lui. Un autre joue au ballon, tout seul, tranquille. C’est calme, ça ressemble un peu à un mini jardin d’enfants un peu spécialisé. Sœur Stéfania a réclamé de la pâte à modeler et finalement je lui ai donné un très joli livre sur la pâte à sel, facile à confectionner, à manipuler et peu chère. Affaire à suivre.
A la fin des séances opératoires, il y a le repas, dans la salle de consultation du centre. C’est un moment très apprécié. Il y a invariablement de la bière et des « jus » comme on dit ici, gardés frais en glacière, des avocats, des sardines, des œufs durs, des portions de Vache qui rit qui a là-bas un goût particulièrement savoureux, des bananes et parfois des boules de graines de sésame, à la fois moelleuses et craquantes. Julie la « nouvelle » dans l’équipe, Interne en chirurgie infantile, et en même temps gourmande, a acheté les mêmes boules à Bangui le dernier jour. Hélas, elles paraissaient semblables mais sous l’enrobage trompeur il n’y avait qu’un intérieur dur comme pierre. Déception…

- Charlie est maintenant opéré depuis 2 an d’une ostéite chronique du tibia ; il est en apprentissage de tailleur.
Après le super pique-nique, c’est la consultation. Il est IMPOSSIBLE d’en évaluer le volume a priori. Quand Soeur Stéfania dit qu’il n’y a plus que cinq consultants, je sais qu’il y en aura plus de dix. Et chose étonnante… je ne m’énerve plus. A la consultation on revoit les « anciens », par exemple Charlie, sauvé il y a deux ans d’une amputation de jambe. Il est maintenant en apprentissage chez un tailleur. On fait le projet de lui demander de nous coudre des costumes lors d’une prochaine mission.
On voit surtout des nouveaux enfants. Sonia a 15 ans, orpheline de mère. Elle est venue seule, à pied, et a marché trois kilomètres malgré un gros handicap des membres inférieurs qui sont presque paralysés. Malheureusement son atteinte est irréversible, due à une mauvaise préparation du manioc, qui a conservé sa toxicité. Il n’y a pas pour elle de possibilités chirurgicales.

- Sonia marche difficilement

- Elle est victime de la maladie du konzo (intoxication par du manioc mal préparé, contenant du cyanure)
Il y a aussi Bruno, 22ans, qui a une fracture du fémur gauche, mal traitée. Il conserve une pseudarthrose du fémur, impossible à opérer ici. Il marche avec une béquille. Quand je lui demande s’il travaille, il répond qu’il a un taxi-moto. Il explique à Michel qu’il ne peut pas passer les vitesses puisqu’il ne peut pas lever le pied. Il s’arrange donc en démarrant en… quatrième ! Il y a Baudelaire, qui traîne une large plaie chronique sur la face antérieure de la jambe depuis plusieurs années. On a apporté une pommade préparée par une amie pharmacienne avec des feuilles d’Artemisia Annua, et avec l’infirmier on décide de l’essayer sur Baudelaire. Michel en fait une première application. Deux jours après ce n’est pas plus mal. Seconde application. Trois jours après le pied a désenflé, la peau redevient plus normale, ridée et un léger bourgeonnement apparaît en périphérie de la plaie. Troisième application dont nous ne voyons pas le résultat. Mais l’infirmier est content. Nous somme désolés de n’avoir qu’un pot de cette préparation. Nous allons essayer d’en faire préparer de nouveau.
A l’évêché de Berbérati

- Les Sœurs du centre d’accueil de l’évêché de Berbérati. Sœur Roberta a profité du passage de l’équipe pour se faire opérer d’un canal carpien
En fin d’après-midi nous rentrons au centre d’accueil de l’évêché. En l’absence de Didier, le Procureur, nous avons pris les repas du soir avec Mgr Agostino, que nous connaissons depuis plus de 15 ans. Il y a des rites, des plaisanteries que nous retrouvons à chacune de nos visites. En particulier, chaque soir, l’évêque débouche en notre honneur « la dernière bouteille ». Puis nous racontons notre journée, nous échangeons sur la situation du pays, ou la politique en France, l’Eglise catholique.
Mitoyenne de l’évêché il y a la petite communauté de sœurs camerounaises qui assure l’accueil des gens de passage et l’intendance. Sœur Anne-Marie s’occupe de la cuisine, fort agréable, assez peu africaine, en particulier le dîner-crêpes hebdomadaire ! Quand nous émergeons de nos chambres le matin vers 7 heures, les sœurs sont déjà au travail, arrosant, chassant les toiles d’araignées, mettant les lessives en route, prières assurées sans aucun doute…
A la prison de Berbérati
C’est dimanche. Nous décidons d’accompagner Sœur Stéfania à la prison pour la messe dominicale. Un peu impressionnant. L’assistance est nombreuse dans une grande salle nue, avec une croix de bois au mur, et une simple table où Sœur Stefania a tout préparé pour la célébration. Il y a les détenus, en majorité des hommes, certains si jeunes. Il y a les amis, visiteurs, chef de la chorale qui est très bonne, lecteurs des textes. On est bien ici. Il semble que ce moment est précieux. La prière faite à la fin par un détenu nous bouleverse. Il demande le pardon et la paix. A la sortie les Sœurs distribuent le repas du jour. Les autres jours c’est quelqu’un d’autre qui prépare un plat chaud, financé par la communauté des sœurs, pour cinquante détenus, ceux qui n’ont pas de famille ou d’amis pour leur apporter de quoi manger.
Retour à Bangui
A Bangui on repart pour une deuxième session de chirurgie, bien plus courte, mais plus éprouvante sans qu’on sache vraiment pourquoi. Il fait chaud… et le souci de la survie du Centre de rééducation est omniprésent. Les difficultés financières des familles gênent la gestion du centre.

- YAMBA MBI, MBI NGA ZO, ce qui signifie à peu près : ACCUEILLE-MOI, JE DEVIENDRAI UN HOMME

- l’orphelinat de Saint Charles
Nous revoyons l’équipe d’A.T.D. Quart Monde. Il y a Eileen, Elie, et un couple de Volontaires venus de France « en appui » pour quelques mois. Ils ont commencé à réparer dans leur jardin, un petit bâtiment où ils vont installer une bibliothèque, et organiser des rencontres, conférences… Cela s’appellera la Maison du Savoir. Je vais mettre dans mes bagages notre petit video-projecteur pour y aller présenter des diaporamas, des contes avec images… en espérant qu’il n’y aura pas de panne d’électricité au même moment. L’atelier de couture animé par Nadège a commencé, et j’ai promis de rechercher auprès des amis des coupons de tissus pouvant leur rendre service. Voilà, je le demande à chacun d’entre vous ! Merci !
Nous allons aussi saluer les enfants et les religieuses de la Maison des enfants, comme j’aime appeler l’orphelinat de Saint Charles.
Il a reçu un nom, fièrement peint sur le mur de façade : YAMBA MBI, MBI NGA ZO, ce qui signifie à peu près : ACCUEILLE-MOI, JE DEVIENDRAI UN HOMME. Les Sœurs sont heureuses parce que l’un des enfants vient d’être adopté. C’est leur souhait que chacun des enfants adoptables retrouve un foyer stable.
Les enfants les plus grands, 8 ou 9 ans, sont en train de peindre chacun un plateau de bois, sur le fond duquel ils colleront ensuite des ailes de papillons représentant des oiseaux. C’est un des garçons qui m’explique tout ça. La grande table pour laquelle nous avons cherché des aides est là, mais pas encore installée dans la salle de jeux, les sièges n’étant pas faits. Nous prévoyons par la suite des bureaux individuels qui seraient attribués personnellement à chaque enfant scolarisé. Un don d’amis anonymes a permis de payer la table. Maintenant une somme de 200 euros devrait permettre de financer quelques bureaux et sièges. Le Conseil d’administration de l’ACMC a donné son accord de principe.
Que dire d’autre ? Oui ! A Bangui nous avons aussi fait la connaissance de la Mission de Benz-Vi, où habitent quatre Sœurs de la même communauté que les Sœurs du Centre d’accueil. Nous connaissons bien Sœur Léontine qui sait toujours où trouver Michel pour lui montrer des enfants en grande difficulté. Sœur Léontine ouvre son jardin et la paillotte plusieurs fois par semaine à deux enfants qui ne peuvent pas aller à l’école : Edgar est infime moteur et ne parle presque pas. Elvis a une myopathie qui l’empêche d’être scolarisé. Ainsi sous la paillotte, avec la mère d’Edgar et le soutien de Sœur Marie-Christine, les deux enfants réapprennent à… apprendre. Nous sommes en train de récupérer en France, par relations, deux petits fauteuils roulants qui vont pouvoir améliorer les conditions de vie de ces enfants au quotidien. Nous essayerons de les emporter avec nous lors du prochain voyage, prévu en principe au cours de cet été 2010. C’est donc tout pour aujourd’hui…